Le Japon, au "Musée international du Carnaval et du Masque", à Binche, jusqu'au 19 mars

Le Japon, au "Musée international du Carnaval et du Masque", à Binche, jusqu'au 19 mars

Au lendemain du Carnaval, rendons-nous, jusqu'au 19 mars, au "MICM" ("Musée international du Carnaval et du Masque"), afin de visiter, afin découvrir une exposition particulièrement intéressante: "Japon, Masques de Soi".

Avec Clémence MathieuDocteur en "Histoire de l’Art et Archéologie, la toute nouvelle conservatrice de cet accueillant Musée, rappelons que "le masque pose indubitablement la question du rapport à soi (d'où le titre de l'actuelle exposition temporaire, ndlr) et à l'autre, initie un jeu de dissimulation et de révélation... Il constitue un point d'unité entre les divers peuples et continents, révèle l'identité culturelle d'une communauté, d'une région, d'un pays, mais aussi de l'ensemble du monde."

... Ce que réalise fort bien la collection permanente, qui, désormais, bénéficie d'une nouvelle scénographie, mettant particulièrement en valeur, vidéos à l'appui, les masques et cultures de nos différents continents, la présente exposition révélant l'identité culturelle d'un pays asiatique, le Japon, au travers de ses théâtres, masques, marionnettes, instruments de musique, estampes, ..., cette expo étant organisée à l'occasion, en 2016, du "150ème Anniversaire de l'Amitié entre la Belgique et le Japon", avec la collaboration des "MRAH" ("Musées Royaux d'Art et d'Histoire") et de son "MIM ("Musée des Instruments de Musique"), ainsi qu'avec le soutien, notamment, de l'Ambassade du Japon, de "Wallonie Bruxelles International" et de l' "AWEX" ("Agence wallonne à l'Exportation et aux Investissements étrangers").

Remontons donc le temps jusqu'au néolithique japonais (2.000 à 250 avant notre ère) et l'apparition des premiers masques en argile cuite, destinés à pratiquer des rituels liés à l'au-delà, à l'époque des Jômons, sachant que ce n'est qu'au 7ème siècle que la pratique du masque réapparaîtra. Partant du shintoïsme, développant une conception chamanique de l'univers, le Japon a englobé des éléments venus, entre autres, de Chine, de Corée et d'Inde, par l'assimilation progressive du bouddhisme et des rites religieux qui lui sont associés.

Un masque Tengu

Un masque "Tengu"

Le premier masque exposé, à notre gauche, est celui d'un "tengu" ("chien céleste"), créature légendaire de la religion populaire japonaise, considéré comme un dieu shinto bienveillant, représenté avec un nez anormalement long, une caractéristique le définissant dans l'imaginaire populaire, son aspect phallique révélant son appétit sexuel, lui qui que l'on affuble d'enlèvements de d'enfants et de jeunes femmes. Néanmoins auteur de bonnes actions, il est porté lors de l'interprétation de danses rituelles propres au rite religieux "kagura", lié au shintoïsme, dont l'origine remonte à l’époque d’Heian ("paix", en français), dernière période de l'Histoire japonaise classique (794 à 1185), à l'apogée de la Cour impériale.

Comme pour d'autres rites religieux japonais, inspirés de rites chamaniques agraires, le "bugaku", le "gigaku" et le "kabuki", les célébrations sont assorties de danses masquées rituelles, qui, au Japon, sont aux origines de la réapparition du masque.

"Okina", masque du "Nô"

"Okina", masque du "Nô"

... Mais voilà qu'apparaît à nos yeux émerveillés une nouvelle acquisition du "MICM", un masque du "Théâtre Nô", représentant "Okina", une divinité bienveillante du shintoïsme.

Ce masque fut commandé à un "trésor national vivant", Michishige Udakamaître sculpteur de masques, et acteur principal de ce type de théâtre au jeu dépouillé et codifié, digne descendant d’une famille d’acteurs, qui, depuis plus de 350 ans, se consacrent au "Théâtre Nô", un théâtre qui, s'étant épanoui dans l’ambiance privilégiée de la Cour du Shogun, en fin du 14ème siècle, et pouvant utiliser jusqu'à pas moins de 138 masques, figure depuis 2008, sur la liste du "Patrimoine culturel et immatériel de l'Humanité de l' UNESCO".

Masque de Chujo, Théâtre Nô

Masque de Chujo, "Théâtre Nô"

Proche de l'exposition de ce masque - déjà utilisé bien avant la création du "Théâtre Nô", dans les rituels de changements d’année, pour garantir la longévité humaine et l'abondance des récoltes -, une vidéo nous montre la cérémonie, jouée, au Japon, avant qu'il ne soit remis aux responsables binchois, par Michishige Udaka, lui-même, et ses deux fils, dans le but d’insuffler au masque toute son énergie de dieu bienveillant.

Comme nous le confie Clémence Mathieu, qui eut le plaisir, à cette occasion, de se rendre deux fois au Japon, il n'était pas question pour le sculpteur d'envoyer son oeuvre par courrier postal, ce masque ne pouvant être transmis qu'au terme d'un rituel, qui, transmis de génération en génération, continuera à être célébré par ses deux fils.

La densité esthétique du "Théâtre Nô" est telle que des intermèdes comiques appelées "kyôgen" s'imposent dès le 15ème siècle, utilisant la langue contemporaine. Son style de dialogues étant très différent du style littéraire du "Théâtre Nô", il propose des bouffonneries analogues à nos fabliaux du Moyen-Âge occidental, les personnages singés étant la femme, le curé et le valet fripon.

Parmi les nombreux autres masques exposés, citons celui du "dragon", qui, populaire dès le 8ème siècle, lors de compétitions sportives et ludiques, est toujours utilisé, lors d'une danse rituelle "nasori" au Temple Tennogi, à Osaka.

Utilisé pour la danse du lion ("shishimai"), le masque exposé du "shishi" (1950/"lion"), est porté le 1er janvier ou à l'occasion de fêtes locales, appelées "matsuris" (signification: "offrir le culte"). Porté lors de danses rituelles du "gigaku", il se caractérise par une mâchoire inférieure et des oreilles articulées, la vision étant assurée au travers des narines. Importé d'Inde, ayant transité par la Chine, il est censé exorcisé les mauvais esprits, apportant joie et prospérité.

Notons que le "gigaku"forme théâtrale processionnelle, composé de danses populaires comiques ou grotesques, s’est déployé en contexte bouddhique dans l’enceinte des grands monastères de la capitale, entre les 7ème et 13ème siècles.

Le "kabuki" recourt à l’art du grimage, de la danse et de l’acrobatie, n'hésitant pas à utiliser une machinerie ingénieuse, voire
même des scènes tournantes, permettant des effets scéniques spectaculaires, alors que l’acteur se fige dans une position particulière pour camper son personnage. Créé vers 1605, il était interprété par une troupe féminine interprétant des spectacles populaires. Interdite dès 1629, en raison du caractère de plus en plus obscène du jeu de ses actrices, le "kabuki" fut alors remanié pour devenir un art dramatique accompli, joué essentiellement par des hommes d’âge mûr, interprétant, aussi, les rôles féminins, en remplaçant l’improvisation d'autrefois par de véritables scénarios.

Quand au "bugaku", il fut introduit, au 8ème siècle, par des artistes chinois véhiculant la culture bouddhiste, ses chorégraphies, aux mouvements lents, précis et majestueux, révélant l’expression d’un art très raffiné que des musiciens et des danseurs attachés au Palais impérial lors de parades cérémonielles ont perpétué jusqu’à notre époque.

Outre les masques, nous découvrons des marionnettesestampes et instruments de musique (des flûtes: "ryuteki" et "komabue"), des instruments à corde, aussi bien que des tambours ("ko-tsuzimi" et "o-tsuzimi") . Ainsi, le "bunraku", apparu au 17ème sièche dans la région d’Osaka, est joué avec des marionnettes de grande taille. a l'image de notre "Théâtre de Toone", une seule personne donne la parole à tous les personnages. Par contre, au moyen de baguettes, chaque marionnette est contrôlée par trois manipulateurs, le maître, à visage découvert, faisant bouger la tête et le bras droit de la marionnette, les deux assistants, dissimulés sous une tenue noire, activant respectivement le bras gauche et les jambes. .

A l'étage, l'exposition se poursuit avec une vidéo de "matsuris", aux sons nous plongeant dans l'ambiance festive de ces fêtes locales , ainsi q'une importante collection de masques en papier mâché. Plus loin des masques profanes, ceux qui étaient portés par les Samouraïs, et d'autres, simplement décoratifs, les "iko ningyo" ("poupées vivantes" ("poupées vivantes", en français). De toutes petites tailles (2 à 15 cm de hauteur), nous trouvons, enfin, les "netsuke", de la période "Edo" (1603-1868), qui, fixés à la ceinture du kimono, par un système de contrepoids, les "men-netsuke" représentant des masques du "Théâtre Nô"). Et, dans un ultime couloir, l'art contemporain s'invite avec une dizaine d'autoportraits mis en scène avec des masques, des oeuvres de Kimiko Yoshida (Tokyo,1963).

Comme l'écrit Clémence Mathieu: "Indéniablement, le Japon est une extraordinaire terre de masques. Harmonie, humilité, recherche de la perfection et de l’imperfection comme éléments fondateurs de la vie, cycle de vie et de mort, accomplissement de soi, tels sont les quelques mots que l’on pourrait évoquer pour tenter d’esquisser un tableau du Japon et de sa culture du masque qui y est vue comme un art raffiné dont le sens puise ses racines dans des rituels sacrés anciens." Et de conclure: "Bienvenue dans un face-à-face avec les masques japonais qui nous renvoient à nous-mêmes, à notre humaine condition et qui sont toujours chargés d’un sens sacré."

Après cette découverte de la culture japonaise, si différente de la nôtre, libre à chacun, de poursuivre sa visite avec les nouvelles présentations des collections permanentes "Masques aux 5 Coins du Monde".et "Galerie de Binche").

Prix d'entrée(incluant l'accès aux collections permanentes): 8€ (7€ pour les étudiants, seniors & membres d'un groupe de 20 personnes / 3€50 jusqu'à 12 ans / 3€ pour les membres d'un groupe de 20 étudiants, jusqu'à 18 ans). Catalogue richement illustré (136 pages/280x230 cm) à l'accueil. Site: www.museedumasque.be.

Et si vous voulez ressentir ce qu'est le "Théâtre Nô", le "Musée International du Carnaval et du Masque" vous invite, le 7 mars à 20h, à assister à une représentation de la pièce « Funabenki », donnée par une équipe de musiciens et d’acteurs de l’école Kongo, de Kyoto, dont le Maître Michishige Udaka, créateur du masque acheté par le Musée. Prix d'entrée: 20€ (15€ en prévente, via culture@binche.be et le 064/230 631).

Yves Calbert.

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